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Anna

 

Tu es morte ce matin.

Dans ton sommeil.

(Par dessus tout, mais tu le sais, je t’aime).

 

Ailleurs

Ton regard s’est perdu, ailleurs. Loin, à l’intérieur.

Plusieurs minutes sont nécessaires pour te rassembler, te ramener. Un tremblement du fond de la rétine, une étincelle. Tu reviens, un beau sourire sur le visage.

« À quoi pensais-tu ? » Silence. Tes mots se cherchent, s’ordonnent difficilement.

« À rien » Tu tâtonnes puis trouves finalement mon bras.

« Et ta fille, comment va-t-elle ? » me demandes-tu doucement, serrant avec le peu de force qui te reste ma main dans la tienne. Tu trembles sous l’effort. Je serre moi aussi, de mes paumes réunies, ta main ridée, bleuie par une prise de sang qui a mal finie. Je serre tes maigres doigts posés avec amour et confiance entre les miens, je serre cette main fragile qui jadis chassait de ma chevelure des épis récalcitrant. Je serre pour imprimer en ma chair la chaleur de ton corps. Je serre pour te retenir.

« Très bien mamie. Elle viendra avec moi la prochaine fois. Elle a hâte de te voir. »

Je caresse lentement la peau sèche et translucide de tes poignets. Elle plisse, craquèle presque, laisse apparaître de fins vaisseaux qu’une simple pression pourrait faire exploser.

« Tu veux que je te mette de la crème ? »

« Oh oui, ma chérie. Merci. »

Je pose un baiser sur ton front et part chercher le tube dans la salle de bain.

Attendre…

EXTRAIT de Nouvelle :

Partie I :

Les meubles, elle s’en était débarrassés. Plus de trois jours durant, un magnifique feu de joie illumina l’immensité du parc. Des heures à les traîner ces putains de meubles, mètre après mètre, jusqu’à l’extérieur les tirer de ses bras faibles lorsqu’elle y arrivait, les éventrer à coups de hache lorsqu’ils s’y refusaient, des heures à s’assécher pour intégralement vider les lieux, plus une armoire, une table, ne serait-ce qu’une chaise… Vaisselle entièrement brisée, jetée jubilatoire du haut des escaliers, assiette après assiette, l’une suivant l’autre, sans précipitation – ne pas perdre le bruit en un trop grand fracas – verre après verre explosé contre le sol. L’eau, elle la buvait à même le puits, mangeait les fruits à l’arbre, seules occasions de sortie, alors pourquoi s’encombrer ? Il restait à peine un mince matelas qu’elle tolérait encore dans l’ancienne cuisine, sur lequel elle s’effondrait lorsque la fatigue l’emportait. Et, malgré ça, malgré l’espace vide et froid, parfois, il lui semblait, elle en était presque sûre, que de dessous le matelas, d’exactement en dessous de son propre poids, un bruit émanait. Le bruit qu’elle traquait depuis combien de temps déjà ? Un souffle familier. Le rythme profond, masculin d’une lente respiration, une mer d’oxygène emplissant des poumons… Cela lui criait dans les oreilles lorsqu’elle s’endormait, cela lui vrillait la tête. Il était là. Si proche d’elle. À n’en pas douter.

Mamiya C330 – Diapo – FUJI

Vin rouge contre vin blanc.

Tant d’années passées ensemble.

Cette passion, intense, toujours présente.

Nos vides, nos peurs, nos failles…

Nos différences.

Nos désaccords.

Disputes véhémentes.

Tes tics qui m’insupportent.

L’admiration que je te porte.

Colère.

Désir. Plaisir.

Trinquons.

Près de toi…

Chaque nouvel instant passé avec toi est une chance, un privilège…

Je m’assieds à tes côtés, t’écoute… paroles découpées, hésitantes. Mais pensée claire. Aiguisée.

Tant d’amour en toi, toi qui continues encore et encore à te préoccuper de tes enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants. J’écoute ta vie, souvenirs de quand tu étais petite, tes nombreux frères et sœurs, votre exil de l’Espagne vers la France. Une nouvelle vie à apprendre. Une nouvelle langue. Certains pans entiers de ta vie t’échappent, perdus dans l’AVC qui faillit te terrasser il y a de cela trois ans. Mais tu t’en es miraculeusement remise, sans séquelle physique. Juste cette mémoire qui flanche. Peu importe. Tu es là avec nous. Bien présente.

Aujourd’hui, le mal vient d’ailleurs. Profond. Sournois. Trop bien installé.

Chaque jour, nous sommes à tes côtés. Pour t’accompagner durant les soins. T’aider dans chaque tâche devenue insurmontable. Pour te rendre tout cet amour inconditionnel que tu nous as distribué généreusement toutes ces années durant et que même la maladie n’arrive pas à entamer.

Ton éventail serré contre ton corps, tu me racontes… J’écoute. Ta main maigre et fragile nichée dans la mienne.

J’ai réalisé ce dessin à partir d’une photo de ma mère, il y a quelques temps. Nos relations n’ont jamais été au beau fixe. Cela ne date pas de maintenant. Tout au plus, se sont-elles provisoirement arrangées à la naissance de ma fille. Une fois le dessin terminé, j’ai été frappé par la dureté de son visage sur le papier. Certes, sur le cliché d’origine, datant d’avant ma naissance, elle ne souriait pas. À bien l’observer, j’y devinais même une sourde tristesse, peut-être de la colère contenue. Comme si l’objectif posé sur elle la dérangeait. Comme si elle savait déjà que l’homme qui la photographiait (mon père) la malmènerait de nombreuses années (et qu’elle se laisserait faire) avant de la quitter avec grand fracas.

Alors pourquoi tant de froideur sous mon crayon ? La ligne sèche de ses sourcils, ses yeux durs, sa bouche presque grimaçante? Il est vrai que je ne me souviens pas l’avoir jamais vu sourire. Son attitude et ses propos à mon égard furent plus que difficiles, moi qui ressemblait tant physiquement à mon père, moi dont lui seul avait choisi le prénom.

Mère à mon tour, tant de questions se posent. Mon petit brin de fille grandit et s’épanouit sous mes yeux. Je lui donne tout l’amour possible, avec mes forces et mes faiblesses, avec ces failles qui nous suivent malgré notre bonne volonté. « Jamais comme mes parents », me disais-je sans arrêt, tout en sachant que cela ne serait pas si simple. Et ce n’est pas si simple.

Ma mère est là. Présente à sa façon. Avec l’espace restreint qu’elle souhaite prendre dans ma vie et l’espace tout aussi restreint que je lui laisse. Et malgré tout, malgré nos différents, nos incompréhensions, notre inaptitude flagrante à vivre ensemble, nous nous aimons.